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Hubert Artus nous remémore Dantec, le personnage

Couv_MauriceGDantec_HD.jpgLe cas Dantec, Maurice Georges de son prénom est épineux.

Depuis sa mort, survenue à l'âge de 56 ans en 2016, un vide s'est créé et seul un site "mauricegdantec.net", sorte de revue de presse assez complète des interventions de l'auteur, a vu le jour. Blackout total jusqu'à ce jour sur des œuvres posthumes et silence radio sur l'homme, ce qu'il fût, comment il vécut.

Hubert Artus, n'en déplaise à certains, est le premier biographe officiel de l'écrivain nord américain de langue française. "Prodiges et outrances", paru aux éditions Séguier résume assez bien, par son titre, la trajectoire d'un écrivain fascinant, sorte d'étoile filante, source d'influence pour beaucoup, déflagration littéraire par son style, sa vision, ses mondes, producteur de Verbe et qui aura su toucher un public pas forcément littéraire ou de même culture musicale.

Mais l'auteur punk rock qu'il fut (Il meurt en même temps que ses acolytes de l'époque musicale Artefact, sauf Vennettilli alias Riton, comme si ce collectif avait eu un destin commun), converti au catholicisme sur les terres américaines, fut aussi décrié et rejeté en France, pour avoir eu quelques accointances avec le bloc identitaire, vu en l'Islam un danger pour l'Occident et s'être rapproché d'une nébuleuse que l'on pourrait qualifier de fachosphère puis complosphère (équivalent de l'alt-right américaine). "Il est passé de la contre-culture à la contre-révolution", nous dit le biographe*.

Il finira malade, presque abandonnée de tous (journalistes comme publics de ses premiers romans) et incompris, tant ses derniers romans tranchaient par leur style "touffu, confus, abstrait et moins tout public qu'avant".

 

H. Artus est resté fidèle à l'écrivain jusqu'au bout, en tant que lecteur et interviewer. "J'étais un des quelques rares journalistes qui avaient suivi son œuvre depuis le début, l'ayant critiqué, chroniqué puis interviewé...Je connaissais bien le contexte et certaines de ses sources, je connaissais bien le bonhomme même si je n'étais pas d'accord avec l'évolution de ses idées...Je l'avais connu sur plusieurs époques, étais au courant de ses changements...

Selon lui, trois périodes phares correspondant à trois types de lectorat se dessinent clairement :

 

*De la Sirène rouge à Babylon Babies, période Gallimard avec son ami éditeur Raynal à la barre et Goldman à la relecture (ce trio de choc sera également celui des "résidents", son dernier roman). Les ventes décollent, il devient un auteur culte et dans le vent. Nouveau souffle dans le polar, quitte à casser parfois ses codes. "On avait un style plus moderne que ce qui se faisait dans le polar français de l'époque, quelque chose de plus rock, syncopé. Il vient du groupe Artefact, il publiait aussi des paroles pour No one is innocent à l'époque de Gallimard, puis plus tard avec Pinhas. Flow rock donc avec des phrases très courtes, incarnées, denses. On a quelque chose qui colle parfaitement avec des road movies, notamment La sirène rouge. Cela reste vrai jusqu'à Villa Vortex". La bascule, et sans doute la fin d'une époque aussi, intervient quand sa femme se fait agresser par un ami commun musulman en banlieue parisienne et ils décident de quitter la France.

 

*Du Théâtre des opérations à Cosmos inc, avec le passage chez Albin Michel pendant l'exil au Canada : "Tout à coup il se révèle analyste et non plus raconteurs d'histoires. Cela a participé aussi à un gonflement de son phrasé. C'était peut-être trop tôt et Gallimard a publié ces journaux à contre cœur pour ne pas qu'il aille voir ailleurs (Raynal, l’éditorialiste des débuts avait déjà quitté le navire). Ce n'est plus une phrase lyrique, pour la fiction. Il se met à dire "moi, je pense que"...et on a quelque chose de plus verbeux, abstrait, codifié. Il a tout à coup recraché tout ce qu'il avait appris comme autodidacte et sans bagages solides, philosophiquement ou géopolitiquement parlant, on pouvait difficilement le suivre"...

Début 2000, Maurice G. Dantec choisit donc l'exil canadien. Le livre charnière et pivot de cette époque sera Villa Vortex et en amont, la publication des deux premiers tomes du Théâtre des opérations (TDO) chez Gallimard. Pour H. Artus, ce qui illuminait ses premiers romans c'était "deviens ce que tu es" et l'accomplissement se trouve pour lui dans Villa Vortex où les thématiques chères (transmission, survie, mort, éternité), s'insèrent dans un nouvel univers où tout devient sacré et religieux.

À ce moment clé de la vie de l'auteur, "Il côtoie une autre civilisation, de race blanche, religieuse, chrétienne, suprématiste presque. L’idée de Dieu apparait à ce moment là, là ou avant il y avait de la transcendance et du sacré. Les chrétiens qu'il rencontre sont plutôt évangélistes et intégristes, ce sont d'ailleurs ces gens là qui le baptiseront. Il passe du coté obscur et dans tous ses autres romans, le Dieu chrétien sera supérieur à celui des autres religions dont l'Islam. La religion catholique est alors la seule valable et l'Islam n'est qu'une idéologie. Dieu devient le meilleur vecteur de pensée possible et surtout les écrivains chrétiens comme certains philosophes, pour qui il avait une fascination avant même de les avoir bien ou suffisamment lu".

 

*Du troisième tome du Théâtre des opérations (American Black Box) aux Résidents, avec son passage par Ring puis les éditions Inculte. En pleine inflation égotique et loin de sa terre natale et de son éditeur de l'époque, il accepte moins les critiques, change de maison d'édition et d'agent (période David Kersan) pour être présenté comme une véritable rock star contre-révolutionnaire, un statut convoité de longue date par l'auteur qui avait pour vocation d'être le plus grand auteur de ce siècle. "Il était possédé, devenant réactionnaire, irascible, colérique, imbu de lui-même et n'acceptait plus les critiques, considérant qu'il était arrivé à maturité".

Ce qu'on sait moins c'est qu'il prenait alors un traitement médical pour problème psychique mais en inversant les posologies du soir et du matin, tout en fumant allégrement mais légalement du cannabis canadien : il était stone la journée et productif et éveillé le soir...

Sur la fin, il eut à subir trois opérations lourdes de chirurgie (suite à un problème à l'estomac) puis perdit l'usage d'un œil et marchait difficilement, jusqu'à ce qu'il parte, presque apaisé, d'un corps meurtri.

 

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Sur le fond, les romans de Dantec sont très sombres, très noirs, encore plus pour les derniers, presque diaboliques. Sa conversion au catholicisme n'a pas vraiment illuminé ses mondes même si la lumière éclot du chaos. Côté productif par contre sept romans jusqu'aux résidents verront le jour, dont Grande Jonction, Artefact ou encore Metacortex. Il aura exploré les ténèbres jusqu'à la lie.

Etait-il en mission, "témoin" du Verbe et de son irruption au bout du langage ou dans une imposture : "moi" sauf, c'est à dire dans la performance et donc l'ego...Troisième alternative : obéissant à une mission de transcription, dans la posture de quelqu'un dont le temps est compté ?

Toujours est-il qu'il donnait avec générosité à lire une écriture qui, quoi qu'on en dise, était une véritable nourriture intellectuelle et spirituelle, un Verbe incandescent.

Un essai de théologie pure aurait peut-être pu le ramener à de plus basses résolutions, tant ses fulgurances ou aphorismes christiques détonnaient, dans les deux premiers volumes du TDO.

Il se disait au service de ses lecteurs, parfois jusqu'à la démesure et l'excès (il écrira jusqu'au bout, même très diminué). Il aura été une sorte de messager apocalyptique, en guerre contre tous et pressé de délivrer un message somme toute christique : la lumière gît au sein des ténèbres...mais les ténèbres n'en ont pas voulu (il est mort en vendant 10 fois moins qu'à ses débuts)...c'est une interprétation mais l'avenir dira qui il fût vraiment.

Coté sorties, trois courtes nouvelles seraient potentiellement à attendre et éventuellement un autre travail autobiographique. C'est désormais du coté du site officiel "mauricegdantec.net" qu'il faudra lorgner.

*Cette note est le fruit d'un entretien téléphonique avec Hubert Artus

crédit photo : le Figaro

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